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Évidences et militances
Publié le 21 février 2007

Par Gilles Cailleau, directeur artistique de la Compagnie Attention Fragile

Le nouveau chapiteau de la compagnie se construit.
C’est le quatrième de l’aventure. Le premier, un vieux 18X24, nous a vu naître, après, il y a eu (et ils existent encore) la tente berbère, puis notre chapiteau d’intérieur, et maintenant, ce chapiteau carré de 23 mètres qu’on attend. Impatiemment. Imprudemment.

Un chapiteau se porte à bout de bras. Il y aura des jours avec et des jours sans. Des jours où on le détestera, où on insultera ses pinces, sa toile raide les matins de grands froids. Il y aura des jours de grand vent où on aura peur.

Il y aura cette fin d’après-midi du premier montage où on entrera dessous avec un bonheur de gosse et en même temps, de l’effroi. Il y aura les soirs où il sera plein, les soirs où il sera vide.

Il y aura la pluie. La pluie qui rentre partout, dans les cirés, par le cou, et dans les bottes. Le bruit de la pluie sur la toile et on n’entendra plus le spectacle. La pluie… Le jour elle endort et la nuit elle empêche de dormir.

Un chapiteau est un ogre. Il engloutit beaucoup d’énergie, de volonté, d’argent. Il brise les troupes fragiles.

Pourtant on se lance, les uns et les autres, en sachant tout cela. Pourquoi ?

Bien sûr, il y a les mots qu’on entend la plupart du temps : Pour être plus proches des gens, pour toucher ceux qui ne vont pas dans les salles… Je ne crois pas à ces mots là. Ou plutôt, je les prends pour ce qu’ils sont, des raisons venues pour habiller le désir.

Parce qu’il n’est pas facile de dire pour justifier d’un tel investissement auprès de nos tutelles : Pourquoi un chapiteau ? Parce qu’on en a envie. Alors on brode, on parle politique, maillage de territoire, action culturelle…

Des fois même, on se persuade que c’est vraiment pour ça, mais ces paroles militantes, venues naturellement pour soutenir une aventure si difficile à porter, ne doivent pas faire oublier la vraie raison qui fait pousser des chapiteaux un peu partout, le désir.

L’évidence du désir.

C’est d’ailleurs la seule évidence de cette aventure. Pour le reste on repassera. On voit des gens dans des théâtres bien en dur, plus gitans que d’autres sous chapiteaux. Des artistes nomades d’hôtel en hôtel. Du vrai cirque en frontal comme du faux cirque en piste. Et puis, est-ce qu’un chapiteau opaque est encore un chapiteau, est-ce que ce n’est pas déjà un théâtre ? Et est-ce qu’un chapiteau fixe est encore un chapiteau ?... Et puis on vient pour apporter du plaisir, mais la première chose qu’on fait en se posant, c’est de gêner les gens. On les empêche de se garer, on a pris tout le parking… Tout est là pour brouiller les pistes

Pour ma part, j’ai déménagé en 1997, il y a tout juste 10 ans. J’habitais jusque là dans un théâtre (au propre comme au figuré), et puis je me suis ennuyé et je suis allé habiter dans un chapiteau.

Au début, d’ailleurs, j’ai prononcé les même paroles : Pour être plus proches des gens, pour toucher ceux qui ne vont pas dans les salles… Mais maintenant je me rends compte que c’est juste parce que j’aime voir quelqu’un jouer au milieu et des gens tout autour. Ou parce que j’aime de cet endroit la scénographie antique. Ou parce que j’aime les spectacles qui se jouent sous abri. Ou tout simplement parce qu’à tourner avec un chapiteau, on ne s’ennuie jamais.

Mais de là à transformer ces raisons en des discours militants, j’ai l’impression qu’il y a un pas qu’il ne faut pas franchir, au risque d’affaiblir le sens même de ce parcours de combattant.

Car la seule évidence à ces chapiteaux qui poussent comme des petits pains, c’est le désir.

Nous sommes des gens désuets. Comme écrivait Genet, "nous sommes les résidus d’un âge fabuleux, nous venons de très loin", nos moyens d’artisans sont désuets, notre sueur est désuète, notre insistance à parler à si peu de gens quand au coeur de la nuit, la plus mauvaise émission du PAF rassemble 300 000 personnes.

Notre liberté est désuète.

Mais quand on s’arrête, que on pose notre chapiteau ou notre roulotte, on le voit bien, même si le spectacle les a fait rêver, s’ils ont bien frémi, bien pleuré, bien ri, c’est notre liberté que les gens envient.

Alors oui, nous faisons des choses inutiles qui coûtent cher. Nous ne sommes pas du tout indispensables, on peut très bien se passer de nous. Il y d’autre beautés dans le monde que des beautés artistiques, et pas seulement des paysages, des beautés humaines aussi.

Et si nous promenons nos chapiteaux, ce n’est ni par mission, ni par vocation, ni pour changer le monde, ni pour le rendre plus beau... si nous promenons nos chapiteaux quand tout nous pousse à ne pas le faire, c’est simplement que ça nous plaît.

Et c’est cela qui sent le soufre.



Internet : http://www.attentionfragile.net
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