C’est le 2 mars 1980 que le terme "théâtre d’objet" fut prononcé pour la première fois par Katy Deville. Pour la codirectrice du Théâtre de Cuisine, il s’agissait alors de trouver, avec quelques compagnies complices, une appellation commune pour des préoccupations esthétiques et éthiques partagées. Un autre nom pour un autre rapport à la pratique théâtrale. Un théâtre autant libéré de la toute puissance du texte que débarrassé des contraintes imposées par les conventions de la marionnette. Mais pourquoi affirmer aussi fortement la prédominance de l’objet ? Tout simplement parce qu’il est déjà devenu l’élément central de notre civilisation. "A proprement parler, les hommes de l’opulence ne sont plus tellement environnés, par d’autres hommes, mais par des OBJETS", écrivait déjà Jean Baudrillard, en 1970, dans La Société de consommation.
Bienvenu donc dans l’ère de l’atomisation de l’individu. Mais heureusement, les artistes sont là pour recoller les morceaux. Et joyeusement avec ça ! A tour de rôle, depuis plus de 20 ans, Katy Deville et Christian Carrignon ouvrent des brèches dans le réel. Ils revisitent l’Histoire, ses mythes et ses légendes, convoquent Jules Verne, Christophe Colomb, Barbe Bleu, Robinson Crusoé, Le Petit Poucet et Macbeth. Le Théâtre de cuisine puise aussi, sans complexe, dans le cinéma, les arts plastiques, la danse, le théâtre, les marionnettes. Il bricole, à partir d’objets manufacturés et reconnaissables par tous, des hypothèses de vie. Toute aussi bancales et fragiles, mais tellement plus désirables. Bien moins étriquées et enfin partageables.
Mais comment faire entrer un univers entier sur une scène de théâtre ? Aujourd’hui, l’unité de lieu, de temps et d’action ne sont plus du tout d’actualité. Et, comme l’explique Christian Carrignon : "Le théâtre d’objet permet dans un même spectacle, comme le montage au cinéma, de changer rapidement et beaucoup de fois de lieux, de dimensions et de points de vue". Katy Deville et Christian Carrignon bâtissent ainsi un langage scénique avec sa logique et sa grammaire, ses conjugaisons d’objets, de mots, de gestes ou de mouvements chorégraphiques : rapprochements intempestifs, "associations d’idées et d’images, dans de l’espace élastique avec du temps qui coule dans les deux sens". "Qu’est ce qu’on nous demande de faire d’autre, nous les artistes ? Ce n’est pas de faire de la politique, ni de l’éducation, ni de donner du plaisir… C’est de prouver, par le simple fait que nous existons, que les hommes peuvent imaginer le monde", déclare encore Christian Carrignon. On ne peut pas imaginer le monde à partir de nulle part. Le Théâtre de Cuisine est encré, dans une relation privilégiée avec le Théâtre Massalia, à La Friche La Belle de Mai. C’est d’ailleurs souvent à partir d’un travail de laboratoire, mené avec d’autres artistes, résidents ou non de la Friche, que les spectacles prennent forme. Car, on ne peut pas non plus envisager le monde sans le penser dans sa globalité, avec les autres. "Nous ne sommes pas que des faiseurs de spectacle", tient alors à préciser Katy Deville. De fait, la compagnie n’hésite pas à ouvrir des espaces de prises de paroles et de partages, et ce avec la même soucis d’invention que quand elle crée un spectacle. Le Théâtre de cuisine a ainsi organisé, J’ai rendez-vous avec vous, en mai dernier, au Théâtre de la Minoterie. "Des rencontres entre programmateurs et compagnies, pour "entendre les contradictions et évacuer les malentendus". Et permettre ainsi, comme dans un spectacle réussi, à chacun de trouver sa juste place.
Fred Kahn